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Les bassins de rouissage du Hénan

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Le lieu est bien connu des promeneurs entre le moulin-mer et le château. Non loin de la route, se trouvent 2 bassins, adossés à 3 fontaines; ils sont généralement qualifiés de « lavoirs ». En fait, ce sont des bassins de rouissage.

Fontaine et bassin dans le bois du Hénan

Première zone textile d’Europe au milieu du 17ème, entre 15ème et 18ème, le lin et le chanvre  sont l’élément moteur de l’activité économique bretonne. La culture linière prend son essor aux 15ème et 16ème siècles.

Le chanvre est cultivé à partir du 9ème siècle et prend son importance au 13ème  siècle.

La manufacture textile prend essor dès le début du 15ème avec le chanvre, à l’est à Vitré, à l’ouest à Locronan. On produits des sacs d’emballage, des vêtements, voiles et cordes.

Les «vitrés» sont les toiles à voile de Vitré, les «canevas» qui équipent les caravelles de Christophe Colomb. Une «bretagne», plus précisément un «quintin», est une toile de lin de la ville de Quintin (sud ouest de Saint-Brieuc) qui à la demande de Charles Quint lui sert de linceul…

Les toiles fabriquées en campagne sont commercialisées en ville: Rennes, Morlaix, Fougères.

Elles sont exportées vers l’Angleterre par les ports de Saint-Malo, Morlaix, Roscoff , puis de là, vers l’Espagne, les colonies américaines, les Indes.

En 1678, suite aux guerres avec l’Angleterre, la Hollande les duchés allemands: les importations de textiles français sont interdits par les Anglais. Impossible de vendre à un pays si on ne lui achète rien, et c’est ce qui se passa avec l’Angleterre, le drap anglais était trop taxé à son entrée en France.

Anglais et Hollandais avaient dépassé les Bretons après la déclaration de guerre ; Colbert en avait déclaré l’embargo s’imaginant que les Français étaient seuls à produire de la toile.

Capsules de lin

Au 18ème siècle, la production reprend, les «bretagnes» en particulier (Goëlo), grâce à l’alliance franco espagnole due à l’accession sur le trône d’Espagne de Philippe V, petit fils de Louis XIV.

Au 19ème, l’industrie des toiles périclite mais le Trégor se lance dans une aventure qui va le transformer pendant environ  un siècle : avec l’apparition des moulins à teiller, l’ère de la mécanisation débute. En 1850, cette production traditionnelle se meurt, elle ne peut survivre à la concurrence des filatures du Nord.

Les routoirs

Les premiers routoirs semblent remonter à la culture du lin, c’est à dire au Moyen-Âge :

rouir vient du germain rotjan : pourrir.

rouissoir ou routoir (le mot routoir est dérivé de l’adjectif eog qui signifie mûr et on le trouve sous les formes eogenn et oglenn ou le dérivé ogerez d’où par exemple les noms de oazegan à Pléhédel, noglennou à Landeleau, stangogueres à Tonquédec) ;

c’est l’endroit où l’on met rouir le lin et le chanvre. Bassin aménagé en pierre de schiste ou granit, généralement plusieurs bassins destinés à renouveler l’eau.

Routoirs du Hénan

Dans le Trégor en 1857 on a dénombré 3605 routoirs dans le seul arrondissement de Lannion!

Le routoir est propriété privée dont on pouvait hériter, vendre ou acheter sous réserve de passer par le seigneur du lieu puisque toute terre dépendait de la seigneurie.

Le rouissage

La tige des plantes textiles se compose de ligneux recouvrant du tissu cellulaire, les fibres sont soudées entre elles par une matière gommeuse. Le rouissage a pour but de détruire cette matière gommeuse et de permettre ensuite de séparer aisément les fibres que l’on veut convertir en filasse.

Cette opération se réalisait soit en immergeant les plantes textiles dans de l’eau courante (gwazh-ôgerezh) ou croupissante (stang-ôgerzh eau stagnante). Pour que les plantes restent en immersion on les recouvraient de planches  sur lesquelles on disposait des pierres. C’est la raison pour laquelle on retrouve encore de gros galets au fond des bassins. Ces bassins se situaient près de fontaines, comme au Hénan, ou en déviation d’un ruisseau.

Les cours d’eau étaient aussi mis à contribution, et ce, d’autant plus que la filasse produite semblait de meilleur qualité ; toute eau courante était bonne pour rouir : la Rance fut utilisée jusqu’à la fin du 19ème  siècle. On déplaçait des pierres dans le cours des fleuves ou rivières pour créer des barrages artificiels.

Dans les cadastres de Basse Bretagne, on trouve le mot lin associé à «poull, lenn, stang»:mares, étangs et «ster, gwaz»: rivière, ruisseau par extension des lavoirs. Une quinzaine de jours suffisaient pour séparer les éléments fibreux et ligneux de la plante. (Les fibres se séparent de la «chènevotte»). Le rouissage en eau courante donnait une filasse plus belle plus pesante, plus blanche.

Le rouissage du lin en eau vive était interdit dès le 17ème  siècle par ce que polluant, mais cela n’empêchait pas les paysans de le continuer. Le rouissage du chanvre dégageait des odeurs encore plus désagréables. Le rouissage par eau est interdit définitivement le 17 juin 1896.

Le préfet de Vannes conserve encore en 1902 une attitude plus conciliante: il consent à ce que le rouissage puisse continuer à être pratiqué:

« dans des chambres routoirs creusées au moins à 6 mètres de distance des bords du lit des cours d’eau du lieu et disposées de telle sorte qu’on puisse dériver une partie des eaux» ; les eaux doivent subir préalablement une «filtration à travers un massif de sable ou de terre sableuse de 6 mètres au moins de largeur»

En 1939, la Chambre d’Agriculture des Côtes-du-Nord atteste que «le rouissage ne se fait plus en immergeant les plantes textiles dans l’eau, mais en les exposant dans les prairies, après l’enlèvement des foins.»

Le rouissage en eaux dormantes

Le lin placé dans des trous d’eau, plus ou moins prévus à cet effet, dégageait des odeurs nauséabondes. Il fut progressivement abandonné en raison de la nécessité de changer souvent les eaux stagnantes, qui développaient des ferments putrides dangereux pour les animaux.

L’eau du routoir devenait rapidement couleur brun-jaunâtre, se putréfiait et était un foyer infect où se dégageaient des gaz qui empestaient tous les alentours. La réglementation exigeait que les routoirs soient creusés à une certaine distance des habitations.

Mais les détritus solides qui se déposaient au fond du routoir sous forme de vase constituaient un engrais énergétique.

Le rouissage à terre, dans un pré, ou rouissage à la rosée nocturne, la pluie et le soleil, seul pratiqué au 20ème siècle dans le Trégor, demandait 3 semaines à un mois. Le lin était retourné régulièrement à l’aide d’un bâton de saule de forme incurvée. Il fallait bien veiller à ce que le lin ne moisisse ou ne pourrisse. Cette méthode était plutôt appliquée pour les lins de basse qualité.

Quand il était bien sec, on le mettait en bottes et on le ramassait sous une grange ou hangar.

Fibres de lin

L’égrugement, l’égrenage

La séparation des graines de la tige et la récupération des graines pouvait se faire avant ou après le rouissage.

On passe les gerbes de lin dans un peigne en métal ranvel, chaque poignée de lin était passée 2 à 3 fois dans le peigne afin que toutes les capsules tombent dans un drap placé au sol.

Le travail n’est pas fini, il faut sortir les graines des cosses. Ces capsules sont entreposées sur le sol dans des greniers ou chambres. On organisait des danses, et sous le piétinement des danseurs les graines jaillissaient des capsules.

L’invention de machines à rouleaux crénelés permit d’écraser les cosses (fabrication en Flandre ou locale à Lannion).

Le teillage ou broyage

Il vise à briser et séparer la partie ligneuse, la chènevotte, partie dure, de la filasse (fibre grossière).

Le teilleur frappe sur les gerbes avec un maillet en bois (malh en breton) puis il passe une poignée de gerbe dans la broie, bré, ou braye pour broyer l’écorce enveloppant les fibres. C’est une grosse mâchoire de bois dans laquelle on glisse les poignées de lin. Ces machines à teiller ambulantes se déplaçaient de ferme en ferme.

La Braye

Puis le teillage s’industrialise sur la base des moulins à eau reconvertis ou créés de toutes pièces.

Le peignage

On passe la filasse obtenue après le teillage dans des brosses métalliques aux pointes de plus en plus  rapprochées: les peignes ou brousses ou bresses, et l’on obtient une poignée de filasse que l’on va finir de nettoyer à la pesselle encore appelé pesseau, espade, espadon, c’est un outil composé de deux parties: – une lame de bois taillée en biseau sur laquelle l’ouvrière frotte la filasse pour en dégager les anas ou impuretés – et une sorte de banc dans lequel est planté cette lame.

Le paquet de filasse obtenu sera filé au fuseau ou au rouet, par les filandières avec ou sans quenouille ce qui permet d’accrocher le maximum de matière première à filer. Le fuseau a l’avantage de pouvoir être transporté partout. Il faut humidifier les fibres car elles sèchent vite et peuvent se casser, les filandières ont auprès d’elles un petit bol d’eau ou elles mouillent leurs doigts avec leur salive.

Le blanchiment Dans le Léon on blanchissait les fils; les écheveaux étaient confiés à des blanchisseurs qui travaillaient dans des ateliers couverts: les buanderies (maison à buée) ou kanndi, de kanna: blanchir, laver et ti: maison.

On déviait une source ou un ruisseau; il y avait une grande cheminée sur un pignon pour chauffer l’eau dans un grand chaudron. Les écheveaux étaient blanchis avec l’eau chaude et de la cendre de bois de hêtre (nommée charrée) contenue dans des poches à cendre ou déposée sur des draps nommés linceuls.

On pratiquait 9 à 12 lessives ou buées selon la blancheur souhaitée pour les fils.

Kanndi (photo Lin & Chanvre de Bretagne)

Le séchage sur des cordes durait 2 semaines, mais il fallait encore secouer les écheveaux et les retourner. Parfois le fil était trempé dans du lait! Il perdait jusqu’au quart de sa masse et gagnait en finesse et valeur.

Dans le Trégor, on blanchissait la toile, les besoins en eau étaient importants, le lavoir souvent double voire triple, il fallait un pré d’environ 1 hectare où étendre la toile, cette dernière perdait sa pigmentation naturelle grâce à l’ozone contenu dans la rosée. L’opération lavage-étendage était renouvelée 8 à12 fois pour atteindre le blanc idéal; l’opération durait 2 à 3 mois.

Le tissage

Si les villes ont connu des confréries de tisserands au Moyen Age, la majorité des tisserands bretons a surtout vécu dans les campagnes (travail de la terre en même temps). La maison du tisserand s’appelait ti stern.

La largeur des toiles était comprise entre 80 centimètres et 1 mètre. Elle était précisément fixée car c’était un critère d’identification important pour les acheteurs.

Les toiles de lin se différenciaient essentiellement par l’épaisseur de leurs fibres, en deux grandes familles:

•Les Crées du Léon, de krez ,chemise en breton, fibres épaisses

•Les Bretagnes du Trégor, plus légères et plus fines

En fonction des villes où elles étaient commercialisées, la manufacture bretonne portait différents noms:

  • les Noyales de Noyal sur Vilaine (chanvre)
  • les Olones de Locronan (chanvre)
  • les Graciennes  de Lannion, Guingamp
  • les Bretagnes de Quintin, Loudéac, Lamballe

Le chanvre

Le chanvre fait partie des cannabinacées, et nous vient de Chine. Cette plante produit des pieds mâles et des pieds femelles d’où le bis dans le nom cannabis. Il ressemble de loin à l’ortie mais peut atteindre 2,50 mètres de haut.

Le chanvre textile des pays tempérés se distingue du chanvre «à résine» ou cannabis indica des pays tropicaux et subtropicaux. Il exige une terre profonde, bien préparée, fumée fortement. Il est cultivé pour sa tige et ses graines, la première est transformée en fibres textiles et les secondes ont des vertus alimentaires.

Dès le IXème  siècle, on trouve du chanvre en Bretagne, il pousse partout, et sa culture est très importante au XIIIème siècle.

On appelle chènevières les terrains où pousse le chanvre.  Il existe deux termes pour désigner le chanvre en breton: kanab du  bas latin kanapis et kouarh , d’origine celtique.

Le chanvre a laissé des empreintes directes dans les noms de lieux: «Liors-Canab» «Canabec» (pays Vannetais). Le chanvre va suivre les mêmes étapes que le lin: semé en même temps que le lin:

«Quand la tourterelle arrive au pays, sème ton chanvre et tu en auras»

«A la St Servais (13 mai) sème ton chanvre ou bien ne le sème jamais»; puis rouissage, teillage….

Le fil obtenu à partir des plants mâles était plus fin, on récoltait la graine sur les plans femelles pour l’envoyer au moulin à huile.

Le chanvre atteint près de 3 mètres en 3 mois.

Le chanvre mâle était récolté fin juillet et le chanvre femelle fin août – début septembre pour ses graines.

On ne met pas le chanvre à rouir immédiatement, mais à sécher debout, les pieds femelles sont égrugés c’est à dire débarrassés de leurs graines; on les bat au fléau ou on les passe dans une grosse brosse faite de pointes.

L’eau dans laquelle on rouit le chanvre exhale des odeurs plus fortes que pour le lin qui peuvent provoquer des maux de tête, vertiges, vomissements. C’est pourquoi il fallait surveiller le temps du rouissage quotidiennement.

Par contre, dans les «Monts d’Arès» on ne le semait pas pour l’exporter, c’était une consommation personnelle pour la fabrication des vêtements. Le chanvre était la plante rustique que chaque cultivateur pouvait  semer, récolter et préparer pour ses besoins propres. Seul le tissage était confié au tisserand présent dans chaque paroisse. Puis le tailleur ambulant donnait forme à des tissus plutôt grossiers les berlinges. Cette étoffe était particulièrement chaude car c’est un mélange de laine et de chanvre. C’est pourquoi il y avait  un élevage intensif de moutons. La terre de Trégunc et de Névez convenait très bien à la culture du lin. Entre 1650 et 1850, Névez et Trégunc sont connu pour leurs tissages; ce fut une période de prospérité car les tisserands trouvaient sur place deux matières premières. Un marché de la berlinge avait lieu 2 fois par an. On fabriquait la berlinge mais on y ajoutait un troisième composant: le coton qui apportait la solidité. Ce coton venait de la Compagnie des Indes à Lorient.

Catherine Jouanneau


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